SCÉNARIO DU FILM « QUELQUES PENSÉES AUX
PAROLES DISPARUES »
François VANNIER - 2002
S est assis au milieu du banc.
Il est visiblement heureux il est vraiment très cool dans sa façon de parler,
calmement et lentement :
S :
Elle était heureuse – simple – belle. Son cadeau - elle l'attendait depuis
longtemps. Elle a même pas réussi à me remercier. (un temps) Elle a pas
pensé à me remercier. J'suis content qu'elle soit contente ! (un temps, puis
lentement) J'ai fait ma B.A. … B, A
… béat ! (il esquisse un sourire, un long temps)
F rentre coté droit. Elle a l'air plutôt
préoccupée, elle débite très vite comme une litanie :
F :
Pourquoi elles sont comme ça avec moi ? Je leur ai rien fait. C’est vrai que
j’ai le type même d’une fille qui n’a pas de type. Régimes, shopping de
fringues « tendance », maquillage, stretching, footing, … enfin des
tonnes de trucs pour ressembler à quelque chose. Résultat : je ressemble à
rien. Ma seule particularité : je suis petite. C’est ça qui les font se
marrer. (un temps) C’est des connes. Pourquoi ils faut que les filles,
en bande, deviennent des vrais pétasses ? Elles ont la trentaine et agissent
encore comme des lycéennes.
S : J'avais jamais remarqué que quand on était vraiment heureux on
pensait à rien.
S regarde F. F regarde furtivement S et
s'assoit. Un temps
S (off) : Bonjour !
F : J'vais pas lui répondre « bonjour », je fais ça toute la journée, être mielleuse
avec des inconnus le jour, c'est pas pour faire la même chose la nuit !
S : Elle pourrait me répondre… C'est pas parce qu'il est (il
regarde sa montre) trois heures du mat. qu’on ne peut pas répondre aux gens
qui vous disent bonjour ! (un temps)
F : C'est trop con comme job, j'en ai marre :
demain j'arrêt… (comme coupée )
S (off) : Qu’est-ce que vous faites ici, seule à
trois heures du matin ?
S : J'continue.
F : (un temps) Ho… il me saoule lui.
F (off) : Je m’aère la tête !
F : J'ai pas envie de discuter j'ai autre chose à penser moi.
S (off) : Parce-que vous en aviez besoin ?
F (off) : (soupire) Et ouais…
S : Elle arrête pas de répondre sèchement -
comme si elle n'avait pas envie de me parler.
Bon j'arrête. Échec flagrant (un temps)
F : Je pensais à quoi ?… ah oui : Elles
sont connes ! Les garçons c'est la même chose. Pourquoi les garçons sont
pareils ? Le plus dingue c'est que l'effet de groupe marche encore à notre âge.
Quand t'as trente ans t'es sensé être adulte. (un temps)
S : Pourquoi les gens s’parlent plus ? Plus on a des moyens de
communication moins on utilise les plus simples… Ce portable, cadeau de merde.
Aujourd'hui, la nouvelle génération ne se parle plus. (un temps avec un
sourire en coin). On croirait entendre mon père ! Mais c'est vrai
quoi !…
Un homme rentre dans le champ de dos. Il
parle assez vite, mais clairement, en bougonnant à moitié. Il fait une pause,
toujours de dos :
C :
Tiens il est là lui. Encore un vieux « camarade » de lycée. On en rencontre
trop dans ce genre de soirée organisée par ton ancien lycée. Tu retrouves tes
« amis » quand tu as trente ans. Il est temps de penser à la future
école de tes enfants !
F ne le voit même pas, trop absorbée par
sa réflexion. Elle parle alors plus lentement :
F : En fait, c'est quoi être « adulte » ?
(un temps) Où j'avais lu que ça marchait par 7… (un temps)
S : J'vais m'en fumer un p'tit. (Il se lève
et sort par le côté gauche)
F : Jusqu'à sept ans t'es avec ta mère - gros cocon. De 7 à 14 c'est
avec ton père que tu construis ta personnalité. Il agrandit le cocon. Maman
aimée - Papa admiré. (un temps)
C : Tes vieux « potes » te tombent dessus. « Ça fait une paille ! » (Il
marche vers le banc)
C (off) : Bonsoir.
F (off) : (résolue) Bonsoir.
C : Ça fait 11 ans DU CON !
C (off) : (poliment) Je peux m’asseoir ?
F (off) : Bien sûr. (C s'assoit)
F : (un temps) De 14 à 21 ans c'est la crise d'adolescence. Tu
veux changer les choses en place : d'abord le cocon puis la société en général.
Pour s'affirmer, on casse tout ce qui est ancien. (un temps)
S revient, un pétard allumé au bec.
C (off) : Vous aussi vous étiez à la fêt… (le
portable de S sonne)
S (off) : Excusez-moi.
C (off) : Depuis le temps on peut se tutoyer… (un
temps : F regarde C)
S : Ça m'énerve ces portables. (il décroche) Il faut que
j’m’en débarrasse.
S (off) : Allô oui…
S : Cadeau de merde !
S (off) : (en partant répondre plus loin, sur la
gauche) C’est toi ! (un temps, tendre) ça va mieux depuis tout
à l’heure ?
C : (en sortant une cigarette qu’il allume) Faut q'j'arrête…
F (off) : (Elle commence la réplique
distinctement, puis très vite les pensées de C recouvrent ses paroles reléguées
en un lointain fond sonore. Même si la fumée la dérange elle se rapproche un
peu) Ha… vous fumez… Je n’ai jamais pensé que c’était une bonne chose vous
savez. Quand j’étais petite, (un temps) Enfin quand j’était enfant, ma
grande sœur fumait. Ça lui faisait du bien qu’elle disait… Moi ça me faisait
tousser et… la fumée me gêne… (un temps, semblant attendre un réaction de C)
Mes parents aussi fumaient. (un temps) Je me souviendrais toujours quand
il est mort d’un cancer des poumons… (se corrigeant) mon père !…
les deux hein… (un long temps, voyant que C ne l’écoute pas) Je sais
même pas pourquoi je vous raconte tout ça moi !
C : Y te laissent pas fumer à l'intérieur. Y'a pas d'alcool au
buffet… La grosse hypocrisie : ils ont bu comme des trous - fumer - pas que du
tabac – jouer au premier dépucelé (un temps) se ruiner la santé. 11 ans
après ils se retrouvent et c’est déjà un tas de vieux cons ! (un temps)
Oh, le coup de vieux ! Ils vont passer leur fin de soirée à se raconter
des souvenirs pour les trois quarts faux… Moi, j'dis rien : j'me souviens de
rien ! De toute façon j’m’en fous (un
temps)
F : Où j’en étais… (un temps) de… 21 à 28 tu te fais ton
propre cocon qu'au départ tu veux meilleur que celui de tes aînés.
S revient très marqué et s'assoit
violemment sur le banc.
S : J’en reviens pas. Elle m’appelle un quart
d’heure après - des avances - aussi ardentes. J’en reviens pas. « J’ai
envie de toi ! » (un temps) Elle est bourrée c’est ça. Non…
Elle a rien compris. C’est une amie… J’en reviens pas. (un long temps) C’est ça la libération
sexuelle ? Libération… liber… Libéralisme. Ouais, c’est du libéralisme.
C :
(en regardant S) Même le mec là…
C (off) : Hé !… heu…
C :
comment il s'appelle ? (un temps)
C (off) : non rien !… (S et F le
regarde du coin de l’œil)
C :
Il venu à la réunion par curiosité. Enfin il a l’air. Comme moi. (un
temps)
S : C’est comme le libéralisme économique. Certains ont beaucoup
d’argent d’autres pas. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes,
d’autres avec aucune… comme moi ! C’est la loi du marché.
C : Et puis ça drague dur là-bas. Pour ça par
contre ils n'ont pas changé. On a l'impression d'être entouré de célibataires.
Quand le vieux prof d'anglais a commencé à jouer les DJ… Avec ses vieux slows…
Les filles du lycée elles non plus n'ont pas changé : toujours autant de
boudins. (un temps)
F : À 28 ans, Tu as ton métier, ta maison. T'as formé un nouveau
cocon, T'as trouvé l'amour… (un temps) Voilà ce qui leur manque à ces
connes !
S : Quand le licenciement est réglementé, chacun trouve un boulot.
Quand l’adultère est prohibé, chacun trouve l’âme sœur. Mais le libéralisme
c’est la suppression de ces règles.
C (off) : C’était qui ?
S (off) : Pardon ?
C (off) : Au téléphone, c’était qui ?
S (off) : (tristement) Une amie, enfin
j’croyais…
C (off) : Ha… une amie… proche ?
S (off) : (voulant couper court) Trop !
C : Enfin, j'ai beau… dire, je suis tout
seul. Célibataire depuis… des mois. (un temps) J'ai vraiment été très
bête avec elle… enfin, c'est du passé… (un
temps)
F : Voilà ce qui me manque, le grand amour !
S : Moi j’suis en plein dans le groupe des perdants de la libération
sexuelle. Un petit porteur. j’ai joué en bourse. J’ai tout perdu. J’ai plus
rien. (un temps) Et si j’avais tout : Elle ressemblerait à quoi mon
âme sœur ?
C : Elle serait plutôt petite. (un temps) Je sais pas pourquoi
j'aime les petites…
F : Pas une idée précise de son physique. Ce serait pas un thon mais…
je sais pas…
C & S (presque en même temps) :
Je sais exactement comment elle serait. Une fille discrète. Un peu hors norme,
du style à pas avoir de vraies copines.
F : Il serait plutôt classe, élégant ; propre sur lui.
C & S (presque en même temps) : Elle serait ingénue - dans le
sens curieuse : tout le temps à se poser des questions.
F : Critique, mais pas faux-cul.
C & S (presque en même temps) : Réfléchie, cultivée,
psychologue.
F : Il aurait de l'humour, un humour acerbe. Il serait plutôt con,
mais pas trop.
Les trois personnages changent alors leurs perceptions de leur
environnement.
D’abord un jeu de regards :
S se rend compte en premier que son idéal féminin est assis à côté de lui, à sa
gauche.
F regarde, elle aussi, à sa gauche, et se rend compte que son idéal est assis à
côté d’elle.
C regarde F. Tous les deux se fixent sans prononcer une seule parole.
C : C’est elle. (un temps) C’est fini, je ne suis plus seul.
Es-ce la femme de ma vie ? Où on habitera ? Combien me fera-t-elle
d’enfants ?… (un temps) Que-ce que je fais ? J’ai peur de
faire le moindre geste déplacé… (un temps) Je lui prends la main ?
J’engage la conversation ? Je fais rien ? Je fais quelque
chose ? Je pars ? Je reste ? Je baisse les yeux ? Je lui
propose une clope ? Je m’écarte ? Je m’approche ?…
F : (l’interrompant) Arrête de réfléchir !
Elle l’embrasse fugacement. C, d’abord surpris, la rejoint :
Ils s’embrassent à nouveau.
Fin